La fin du « front républicain » ?

Le 21 avril 2002, la France choquée par la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle a connu un « sursaut républicain » qui a porté Jacques Chirac, vainqueur avec 82% des suffrages. Au soir de la qualification de sa fille pour le second tour de la présidentielle de 2017, l’ambiance est très différente.

Première différence : l’effet de surprise. En 2002, Le Figaro titrait « Le séisme », Libération n’osait pas y croire et s’indignait (« Non ! »), personne ne l’avait prévu. 15 ans plus tard, cela fait plusieurs mois voire plusieurs années que les médias et les électeurs se sont fait à l’idée. Certes rien n’était joué, mais la possibilité était grande. C’est d’ailleurs presque devenu une habitude depuis trois ans. En 2014 le FN raflait douze villes. L’année suivant il recueillait plus d’un quart des voix aux régionales et aux départementales. Le score de Marine Le Pen, autour de 22%, semble presque un recul. Les médias nationaux, à l’exception de L’Humanité, ne se focalisent pas sur sa qualification dans leur une. Ils insistent sur le résultat inédit du scrutin (La Croix, Les Echos), sur la défaite de la droite (Le Figaro) ou sur le triomphe de Macron (Libération, Le Parisien/Aujourd’hui en France). Il n’en demeure pas moins que le danger est là, et on s’imagine qu’à nouveau les candidats vaincus vont se ranger vers le « dernier rempart », au nom du « front républicain ».

Ce concept avait déjà été mis à mal lors des précédentes élections. Jean-François Copé a imposé la ligne du « ni-ni » pour les législatives de 2012 (qui verra l’élection de deux députés frontistes), tout comme Nicolas Sarkozy en 2015. A gauche en revanche il n’en a jamais été question, et lors des régionales de 2015 des candidats PS qualifiés en ballotage défavorable en triangulaire avaient été sommés de se désister. En cas de refus les électeurs ont reçu la consigne de voter pour le candidat LR (ce fut le cas dans la région Grand Est).

Cette fois les deux partis « traditionnels » se sont plus ou moins rangés derrière l’opposant à Marine Le Pen. François Fillon, dans son discours de défaite, s’est empressé d’appeler à voter Macron : « Il n’y a pas d’autre choix que de voter contre l’extrême-droite ». Consensus interne dans un premier temps chez les Républicains : tous ceux qui se sont exprimés le soir du premier tour, Juppé, Baroin et Raffarin en tête, en ont fait de même. Depuis les dissonances habituelles sont réapparues au sein du parti, notamment sous l’impulsion des sarkozistes et des plus conservateurs pour qui le soutien à Macron serait une trahison de l’électorat de M. Fillon. Du côté du PS, sans surprise, on appelle à faire barrage à l’extrême droite, même si le nom de l’ancien ministre d’un gouvernement socialiste est dur à prononcer. Mais avec à peine 6% des voix cela n’a pas la portée de Jospin en 2002.

L’intervention de Jean-Luc Mélenchon était surveillée de près dans l’optique du second tour. Celui qui pourfend le libéralisme économique, Bruxelles, le quinquennat écoulé, mais qui de l’autre côté a dédié une partie de sa vie politique à combattre l’extrême droite va-t-il choisir ? Se cachant derrière un déni du résultat annoncé et le « devoir de chacun », il a éludé la question le soir du premier tour. Celle-ci sera tranchée plus tard par la plateforme de La France insoumise, une manière de ne pas se prononcer personnellement. Certes il reste fidèle à sa démarche de consultation populaire, mais il ne dévoilera pas son choix individuel. Une sorte de « ni-ni » assez surprenant au vu de l’histoire politique de l’ancien sénateur PS, mais finalement logique en regardant sa campagne. Comme les autres grands candidats, le réel adversaire électoral, c’était Macron. Ils se sont battus pour lui ravir sa place aux côtés de Marine Le Pen, facile à battre au second tour mais difficile à déloger au premier. C’est à ce jeu dangereux que se sont livrés les camps Fillon, insistant sur l’assimilation entre hollandisme et macronisme, Hamon qui y voyait l’adversaire libéral, et donc Mélenchon. Il n’a cessé dans sa campagne d’asséner des coups au candidat En Marche!, laissant Philippe Poutou se charger de la candidate frontiste. Sur les réseaux sociaux, terrain préférentiel de La France Insoumise, les pages anti-Macron se sont multipliées, l’extrême gauche en a fait son diable, l’homme à abattre. Une affiche réalisée par ses militants, jouant sur la comparaison avec la présidentielle américaine, illustre cette tendance. Le Pen c’est Trump, Mélenchon Sanders et Macron celle qui a perdu l’élection. Le message est clair : pour lutter contre le Trump français, faisons barrage à notre Clinton, véritable responsable du résultat. Il illustre l’abandon de la lutte idéologique contre Marine Le Pen. Il y a encore quelques années on pensait pouvoir la contenir en pointant les incohérences de son programme, en décryptant son discours hypocrite, en mettant en lumière ses sombres affaires. Désormais on en est arrivé au point où on se bat pour savoir qui est le mieux placé pour la battre.

Les effets de cette stratégie pourraient être dramatiques. A écouter les militants de Mélenchon, une partie ne tolère pas la victoire de l’extrême droite mais pour d’autres le choix s’apparente à la peste ou le choléra, à la « règle d’or » contre la « règle brune ». Une forme de radicalisation, qui a touché son leader, fruit de cet acharnement contre ce social traitre, l’incarnation du système à combattre, de la mondialisation sauvage voire de la « monarchie présidentielle ». Plutôt que la présidentielle américaine, cette situation sonne plutôt comme une musique moins douce aux oreilles de Jean-Luc Mélenchon. Une sorte de stratégie classe contre classe 2.0. Dans l’Allemagne de 1933, le KPD n’avait pas non plus épargné le SPD face au NSDAP, et le drame, le vrai, s’est produit. On pensait que la gauche avait retenu la leçon, ce n’est apparemment pas le cas. Pourtant en face on ne peut pas dire que Marine Le Pen défende les idées antilibérales de Mélenchon, ni que Macron est un ultralibéral fascisant. Ce n’est pas Thatcher, ni même Fillon. Et pour rafraîchir la mémoire au quatrième homme de cette présidentielle, Sanders, lui, s’était rangé derrière Clinton.

Même son de cloche chez nombre de petits candidats, qui ne se rangent pas non plus unanimement dans le camp du dernier en lice face à l’extrême droite. A l’annonce des résultats, Nicolas Dupont-Aignan, peut-être surpris de sa non-qualification, ne s’est pas prononcé pour l’un ou l’autre des candidats. Ses 5% de voix sont dans le viseur de Marine Le Pen, accessibles et indispensables pour le second tour. Pour Philippe Poutou, Macron n’est pas un rempart au FN. Nathalie Artaud votera blanc.

Le paysage politique français, contrairement à quinze ans auparavant, ne s’avance pas en bloc face à Le Pen. Macron pourrait ne pas en avoir besoin, mais cette présidentielle n’est plus à une surprise prêt et le second tour doit faire triompher le « moins pire ». Une faible mobilisation est le seul scénario possible pour accoucher d’une victoire de l’extrême droite à l’élection présidentielle, possibilité qui semble inquiéter beaucoup moins qu’il y a quinze ans. Signe que le Front National est devenu un parti comme les autres ?

Marin PUGNAT

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