L’avènement de nouveaux clivages

Un suspense jusqu’à l’annonce des résultats, les deux partis traditionnels éliminés, l’extrême droite et le centre face-à-face, ce premier tour marque un tournant dans le paysage politique français qui doit être analysé différemment.

boussole cevipof

La boussole présidentielle réalisée par le CEVIPOF

C’est assez difficile de déduire d’après les résultats du premier tour l’état des idées en France, pour trois raisons. Le vote a incontestablement été marqué par l’affaire Penelope Fillon, qui a sans doute coûté à son mari une victoire que l’on pensait assurée et qui a peut-être gonflé le score de Macron. A gauche, le vote utile explique en grande partie la répartition des voix entre Hamon et Mélenchon, à égalité dans les sondages il y a seulement un mois. Enfin les quatre premiers candidats se tiennent en moins de cinq points, ce qui laisse à penser que les premières places se sont jouées sur des détails.

C’est peut-être l’enseignement majeur à tirer : l’éclatement des idéologies dans le paysage politique et électoral français. Marqué pendant des décennies par le bipartisme et l’opposition « gauche-droite », ce modèle avait déjà été mis à mal par la montée du Front National (Le Monde a d’ailleurs titré « La France à l’épreuve du bipartisme »). Désormais se sont quatre, et peut-être cinq courants majeurs qui s’affrontent, de l’extrême droite à l’extrême gauche, en passant par le centre enfin indépendant. Les partis traditionnels (LR et PS) devront s’adapter, peut-être malgré eux puisque déjà certains de leurs élus ont choisi de marcher avec Emmanuel Macron. Le système électoral français est ainsi fait, avec son scrutin majoritaire à deux tours, pour favoriser le bipartisme avec une majorité et une opposition. Désormais, pour rendre compte de cet éclatement dans les institutions de la République il faudrait instaurer la proportionnelle aux élections législatives, une idée qui a reçu les faveurs du vainqueur du premier tour, au moins pour une « dose ».

Cette mise à mal du clivage gauche/droite nous oblige à repenser les facteurs de divisions sur le plan idéologique. Deux tendances de fond, assez liées, déjà à l’œuvre pour le Brexit, les présidentielles américaines et même les récentes élections polonaises, se retrouvent dans le casting du second tour. Il y a ainsi une opposition « progressisme/conservatisme » qui semble se substituer au bon vieux gauche/droite. Macron incarne parfaitement le mouvement progressiste, dont il se revendique ouvertement, qui a porté Trudeau au pouvoir au Canada. Nul doute que ce dernier a servi d’inspiration, avec la volonté de réformer la société, d’accompagner ses évolutions et d’imposer des valeurs de tolérance et d’humanisme. Les candidats de gauche sont aussi à ranger dans cette mouvance. A l’inverse, Marine Le Pen, comme Trump ou Kaczynski, pousse le conservatisme à son extrême, s’opposant aux changements de la société, défendant les valeurs traditionnelles de la France menacées par la modernité et l’étranger. François Fillon s’est fait élire à la primaire sur ces valeurs conservatrices, qui ne sont néanmoins pas partagées par toute la droite. Ce clivage pourrait être à l’origine d’une cassure, d’ailleurs Alain Juppé n’a pas hésité à affirmer qu’il aurait été dans l’opposition d’un gouvernement comportant des membres de Sens Commun.

L’autre clivage qui se dessine est l’opposition « ouvert/fermé » qui semble incontournable pour appréhender les récents scrutins. Dans un monde mondialisé (formule usée jusqu’à la corde par tous les candidats), tant au niveau économique que culturel, certains profitent de cette ouverture, d’autres en souffrent et la dénoncent. Cette opposition est à la fois idéologique (sur la question des migrants notamment) et sociologique avec les gagnants et les perdants de la mondialisation. Les populistes surfent sur cette vague en parlant à ceux qui sont déstabilisés, et apportant en guise de réponse à leur mal-être un discours protectionniste, tourné contre l’étranger, érigeant les immigrés et l’Union Européenne comme responsables. Donald Trump a su formidablement bien exploiter cette stratégie, adoptée par Marine Le Pen depuis sa prise de pouvoir au FN. Face à elle se dresse un fervent défenseur de l’Europe, du libre-échange, ouvert aux autres cultures, prêt à accueillir les migrants, qui voit dans l’extérieur une opportunité et non une menace. Les candidats malheureux se positionnent tous différemment selon ce clivage, qui nuance la répartition gauche/droite : Mélenchon est complétement fermé sur le plan économique mais ouvert culturellement, Fillon ouvert économiquement mais fermé culturellement, quant à Hamon il est ouvert culturellement mais plus ambigu économiquement. Ainsi ces deux clivages mettent en lumière les différents courants qui se sont dessinés lors de ce premier tour, et les deux finalistes apparaissent comme deux pôles opposés.

Ces clivages étant fondés sur un rapport au changement, il est du devoir des dirigeants de tenter de les combler en protégeant ceux qui se sentent déstabilisés, de leur proposer de réelles solutions et leur parler pour ne pas laisser fleurir les populismes.

Marin PUGNAT

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s