L’UE, Erdoğan et la Turquie : un cercle vicieux

En 2004, quand le journal des affaires de l’UE Politico Europe, publié à Bruxelles, avait choisi Erdoğan, à l’époque premier ministre de la Turquie en tant que « l’européen de l’année pour ses efforts pour la démocratisation », le contexte actuel ne semblait pas être prévisible.

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Dans les rues d’Istanbul, en 2010. Crédits : Yann Schreiber

Une toute autre situation au début du siècle

Un populiste fait appel aux instincts des électeurs qui en 15 ans peuvent changer radicalement. Les relations entre l’UE et la Turquie sont multidimensionnelles (flux migratoire, énergie, géopolitique…) et indispensables pour les deux côtés. La perception que les turcs ont de l’Europe est déterminante même si peu abordée.

A la sortie des années 90, marquées par l’insurrection du PKK, l’hyperinflation et en 1999, le tremblement de terre le plus meurtrier de son histoire récente, la confiance dans les institutions était à son niveau le plus bas en Turquie. Aux élections de 2002, aucun parti représenté dans l’assemblée sortante ne parvient à franchir le seuil électoral de 10%. Le sentiment nationaliste dominant recule avec les aides massives offertes par le monde entier pour les victimes de cette catastrophe exacerbée par l’incompétence du gouvernement de coalition.

La Turquie de l’AKP : d’abord bonne élève

L’AKP, un nouveau parti se déclarant « démocrate conservateur » formé par certaines figures de la tradition politique islamiste comme Erdoğan ainsi que certaines personnalités de centre-droite et même de gauche, accède au gouvernement. Leurs promesses, manipulatrices ou partiellement réalistes, concernent la démocratie et l’Etat de droit. Pour la décennie qui suit, en tout cas dans les apparences, la Turquie se démocratise notamment dans le cadre des réformes dans le cadre de la candidature à l’UE¹. L’AKP affaiblit notamment le rôle de l’armée turque dans la politique, un processus fortement supporté par l’UE. La Turquie est alors considérée comme un succès en Occident et ailleurs sur le plan politique et économique. Son adhésion à l’Union Européenne qui semble imminent ne va pourtant pas aboutir.

L’adhésion manquée à l’Union Européenne : un tournant

Considérée comme un double standard vis-à-vis de l’identité musulmane du pays cette décision, ou plutôt l’absence de consensus, constitue un tournant dans la direction prise par le pays. Le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne a été de plus en plus perçu en tant que l’imposition de mesures par un organisme condescendent. De même que les réformes néolibérales imposées par le FMI au début des années 2000. Le dernier versement de la dette a été présenté comme un événement national par Erdoğan, marquant l’émancipation de la Turquie de la gouvernance économique occidentale. L’influence occidentale provoque un sentiment d’infériorité présent chez les turcs depuis le déclin de l’Empire Ottoman. Un sentiment auxquels les « grands projets » (militaires ou d’infrastructure) répondent.

Un sentiment de méfiance réciproque

L’Occident et l’Europe, deux notions presque totalement assimilées, sont considérées comme un moyen pour les puissances extérieures de diviser et gouverner la Turquie. Ce phénomène est également appelé le syndrome de Sèvres d’après le nom du traité de 1919 qui prévoyait la division de l’Anatolie entre des zones d’influence occidentales. La tentative de coup d’Etat, les attentats et l’insurrection du PKK au Sud-Est du pays ont encore accentué cette paranoïa. La montée de l’extrême droite nativiste accroît cette méfiance vis-à-vis de l’Europe. Des propositions comme celle de Geert Wilders (extrême-droite hollandaise) d’interdire l’entrée des turcs dans le pays renforcent Erdoğan. Il s’appuie sur l’opinion publique nationaliste pour assurer sa mainmise sur les institutions. Il est donc question d’un cercle vicieux. La Turquie devenue plus autoritaire est critiquée par l’UE, ce qui exacerbe les sentiments nationaux mobilisés pour la consolidation du pouvoir.

Le mois dernier, le Parlement Européen a voté la suspension temporaire des négociations pour l’adhésion de la Turquie dans l’UE. Si cette décision n’oblige pas la Commission à suspendre véritablement les négociations, il a engendré une crise de confiance qui a notamment affecté l’économie turque, un élément vital pour assurer la légitimité du gouvernement. Cela a conduit le gouvernement à alléger son discours au sujet de l’Union Européenne. En effet même si l’adhésion à l’UE dans le court ou moyen terme semble impossible, cette liaison à l’Europe profite au statut de la Turquie aux yeux des investisseurs. De son côté l’Europe l’utilise pour exercer un certain contrôle sur le gouvernement turc et cela pourrait marcher. Pourtant, étant donné le rapport psychologique de la population turque à l’Europe, l’UE joue un jeux dangereux qui pourrait provoquer le glissement de la Turquie vers la sphère d’influence de puissances antagonistes de l’Occident comme la Chine et surtout la Russie. Un changement d’orbite qui ne se limite pas au discours d’Erdoğan. En effet certaines factions puissantes dans l’armée soutiennent ce projet eurasiatique pour substituer au projet européen depuis plus d’une décennie². La Turquie et l’UE doivent calculer rigoureusement les implications géopolitiques d’une éventuelle rupture de leurs relations.

Isik Bora

¹Un nouvel indice de démocratie qui conteste cette lecture de la période en tant qu’une démocratisation a été récemment publiée par l’Université de Stockholm.

²Discours du général Tuncer Kılınç en Mars 2002 sur “la nécessité d’alliance avec la Russie et l’Iran pour substituer au partenariat avec l’Europe”. 

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