Czarny Protest : la révolte des polonais dans la bataille de l’avortement

Une polonaise violée pourra-t-elle encore se faire avorter ? Le 22 septembre dernier, la diète polonaise – l’équivalent du Parlement – a commencé à étudier la question avec deux projets de loi venant de deux associations : « Sauvons les femmes » et « Stop Avortement ». Alors que le premier projet souhaite accorder le droit à l’avortement jusqu’à la 12ème semaine, l’autre – qui est passé en seconde lecture – est beaucoup plus restrictif. La Pologne pourrait ainsi interdire totalement l’IVG, alors que ce pays est déjà doté de la législation la plus stricte en Europe.

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Le Czarny Protest touche également le campus. Crédits: Klara Orlowska

Une protestation contre la remise cause d’un droit déjà limité

Le projet de loi « Stop avortement » présenté en mars dernier proposant une interdiction totale et sans exception de l’avortement et des pratiques de la grossesse in-vitro s’appuie sur un rapport rendu par l’Eglise catholique en association avec des mouvements pro-life. Ce document préconisait de revenir sur le « compromis » de 1993. Celui-ci octroyait aux femmes le droit de mettre terme à leur grossesse si l’enfant était mal formé ou risquait de naître mort, si la santé de la mère était en danger ou si l’enfant était fruit d’un viol ou d’un inceste. Avec ce projet, une femme subissant une interruption volontaire de grossesse risque entre 3 mois et 5 ans de peine d’emprisonnement. Toute personne ayant aidé la femme pourra par ailleurs être poursuivie pénalement pour complicité de meurtre.

Le passage en seconde lecture de ce texte n’était pas une surprise pour la majorité de la société, mais ne fait pas moins l’effet d’une bombe. Le 22 septembre, le Czarny Protest (« Manifestation Noire ») a été organisé dans les grandes villes de Pologne (Varsovie, Gdansk, Poznań, Wroclaw ou encore Cracovie) et devant les ambassades polonaises à Paris, Londres et Washington. Le mouvement a été repris sur les réseaux sociaux avec un flot de photos en noir et blanc d’hommes et femmes, l’air grave et serrant dans leurs mains une feuille où était sobrement inscrit le hashtag Czarny Protest.

Le conservatisme étouffant de l’Église propagé par PiS

Ce débat intervient presque un an après la large victoire aux élections législatives du parti conservateur Droit et Justice (PiS) qui permet de verrouiller un peu plus le pouvoir. Le parti conservateur, accusé par l’opposition de s’en prendre à l’État de droit, avait déjà soumis les télévisions et radios publiques par une loi très controversée deux mois après son arrivée au pouvoir. Le parti fondé par les frères Kaczynski avait ensuite paralysé le Conseil Constitutionnel en modifiant la procédure de nomination des membres en décembre dernier.

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En plus de l’appui du parti au pouvoir, ce projet de loi a le soutien de l’Église. Le pays étant composé à 92,2% de catholiques selon le Pew Research Center (Washington), cette dernière a une très forte influence sur la vie politique. Elle s’immisce dans de nombreuses questions proposant l’interdiction de l’éducation sexuelle ou la limitation par ordonnance de la vente de la pilule du lendemain. Le soutien des institutions religieuses n’est cependant pas si unanime. Si l’épiscopat s’était dit pour une révision du « compromis » de 1993, il prêchait dans un communiqué lu dans les églises en avril dernier une solution plus indulgente que celle prévue par le projet de loi et s’opposent à une pénalisation des femmes, « les deuxièmes victimes de l’IVG ».

« Derrière les barreaux nous ne serons pas mères »

Le mouvement de protestation ne semble pas près de s’éteindre. Le lundi 3 octobre prochain aura lieu une manifestation un peu spéciale contre le projet de loi du collectif « Stop Avortement ». Sur le modèle des femmes islandaises il y a 40 ans, les polonaises sont appelées à boycotter l’espace d’un jour toutes les tâches que l’on attend d’elles : aller au travail, s’occuper des enfants, aller en cours etc.

Droit et Justice était déjà dans les viseurs de la Commission Européenne qui avait entamé en janvier dernier une procédure de surveillance de l’état de droit en Pologne. Cependant, « cette loi anti-avortement, si elle passait, pourrait donner des ailes à ce gouvernement qui se rêve en Hongrie bis et conforterait une Église toute-puissante dont le PiS est désormais la courroie de distribution idéale. » analyse dans l’Humanité Arek Szizvrek, membre d’un comité de veille sur le droit constitutionnel et les droits de l’homme en Pologne. Le vote n’est pas gagné d’avance malgré tout : le parti conservateur laisse en effet aux députés le libre choix personnel lors des votes sur des questions éthiques.

Des réactions partagées pour les étudiantes polonaises du campus

Si les étudiants semblent majoritairement contre ce projet de loi, les avis sont nuancés. Julie Quelvennec, deuxième année engagée dans le Comité de Défense de la Démocratie (KOD) s’insurge « c’est triste d’en arriver jusque là, à cause de quelques illuminés, qui sont complètement endoctrinés par un homme [ndlr : Jaroslaw Kaczynski, fondateur de PiS] qui joue aux marionnettes avec le parti et l’Église ». Elle assure « ne plus jamais remettre les pieds en Pologne » si la loi passait. De son côté, Aleksandra Wierzbicka (1A) accuse une situation politique « qui ressemble à l’époque communiste » et parle d’un « retour vers le passé […] qui priverait les femmes polonaises de leur choix, leur libre arbitre et leur dignité ».

L’opinion de Martina Hachoud est moins catégorique. L’étudiante en 2ème année accentue le fait que le projet a été porté par la société civile et non par le gouvernement conservateur. « Il y a donc une véritable volonté populaire de mettre en place une telle mesure » estime la polonaise qui se dit contre un projet aussi restrictif mais aussi contre la remise en cause du compromis de 1993. Même son de cloche pour Karolina Pipczynska (2A) qui prend position contre l’avortement mais qui cependant précise « on ne peut pas l’interdire complètement car on ne peut pas imposer nos idées à tout le monde ». « En fait, souvent les gens s’y opposent seulement car ils sont contre notre nouveau gouvernement » affirme l’étudiante qui se dit croyante. Enfin, ce projet est plus une question politique qu’idéologique selon l’étudiante : « c’est surtout l’occasion de détourner l’attention de la paralysie du Conseil Constitutionnel ».

Clara Marchaud, avec l’aide précieuse de Klara Orlowska

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